L'auteur : Philippe Deleuze
Les différents collègues que j’ai croisés, s’espionnaient les uns les autres, de peur de rater ce qui constituait leur principal objectif, leur réélection à une période charnière où les mœurs politiques étaient en pleine mutation.
J’ai aussi eu à mes côtés, Michel Nihoul (alias Jean-Michel), qui tissait des toiles d’araignée pour contrôler, par le jeu d’influences, différents domaines de la vie et satisfaire son insatiable désir de pouvoir.
Je l’explique par quelques exemples vécus qui décrivent mieux la vanité de ce “petit” monde que de longs discours.

Je suis entré en politique, comme on entre en religion, non par ambition personnelle, mais par vocation d’être utile à mon prochain.
A peine sorti d’une “carrière” complète chez les scouts catholiques, je pénétrais dans un univers tout fait de coutumes d’initié et qu’il ne faisait pas bon de déranger. En agissant en boy scout et sans doute de manière imprudente, je me suis englué dans une jungle dont on ne revient pas.

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Dans les égouts de Bruxelles

Toute vérité est-elle bonne à dire ? Excellente question, à laquelle il n’est certes pas simple de répondre. Car il n’y en a que rarement une seule et unique véridicité : il y a celle que nous transmettent nos sens, celle engendrée par notre imagination, celle que nous suggère notre entendement, celle qui correspond à nos inclinations propres, celle que nous dictent nos passions. Sans oublier celle qui nous arrange… Six facettes d’une même réalité où les certitudes finissent par se diluer, où l’évidence des faits est soumise à des interprétations parfois diamétralement opposées. Pascal, dans ses Pensées, a parfaitement exprimé ce phénomène dont on ne tient pas assez compte : “Plaisante justice, qu’une rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà…”

Ceci dit, faut-il accepter pour argent comptant la “version” des faits que nous rapporte Philippe Deleuze dans son ouvrage ? En d’autres termes, quelle est sa motivation (que certains pourraient estimer suspecte, puisqu’il s’agit en fait d’un plaidoyer pro domo) ?
Peu importe : c’est sa vérité à lui, et à ce titre elle mérite d’être connue, au même titre que d’autres. Une vérité qui nous interpelle tous, car on y découvre ce que chacun d’entre nous soupçonne sans oser se l’avouer : la perversion d’un système où il faut ou rentrer dans le rang ou s’effacer. En d’autres termes, (mal) agir comme tous les autres ou signer son arrêt de mort politique…

Sans doute Philippe Deleuze a-t-il été innocent, ou léger, ou les deux à la fois. Nous ne sommes pas là pour le juger, d’autres l’ont fait à notre place. La lecture de son livre nous a cependant révélé ce mécanisme qui veut que (presque ?) tous les hommes politiques profitent de leur position chaque fois que l’occasion se présente, pour - soyons mesurés dans nos propos - arrondir leurs fins de mois. Et surtout comment ils s’arrangent pour entraîner les autres à les imiter. Question, sans doute, de les intégrer dans la grande confrérie des profiteurs, ce qui les forcera à la fermer pour toujours. Bref, le grand jeu du “Je te tiens, tu me tiens par la barbichette” que nous trouverions amusant s’il ne nous coûtait pas aussi cher…

Le lecteur trouvera non seulement dans ces pages un éclairage nouveau sur de récents - et de plus anciens - événements qui ont agité le landerneau politique bruxellois. Il y découvrira également le “principe de la pomme pourrie” selon lequel une “poire” saine - entendez par là une personne qui a un idéal - ne peut que se corrompre au contact de pommes en putréfaction…
L’ouvrage de Philippe Deleuze vient en son temps. Alors que notre pays va connaître d’ici peu de nouvelles élections, puisse-t-il mettre en garde le lecteur contre ces hommes pour qui la politique n’est qu’un métier comme un autre, où le dévouement à la communauté est de moins en moins évident. Un métier où l’on gagne pouvoir et argent et où - ne souriez pas - on peut préparer l’avenir de sa famille par voie héréditaire, phénomène auquel on assiste pour le moment. Vous avez dit magouilles ?
Christian Souris

Chapitre 5
UN CERTAIN (JEAN-) MICHEL NIHOUL


J’ai conscience qu’en abordant ce chapitre et en vous révélant certains détails de la vie de ce personnage devenu, bien malgré lui, d’un médiatisme extrême, je me dois d’être encore bien plus prudent qu’en faisant de même vis-à-vis du milieu politique. Je suis, en effet, formellement convaincu, sauf élément inconnu à ce jour (décembre 1997) que Michel n’a jamais été complice actif d’une affaire de pédophilie.

Il est vrai que dans la tornade épouvantable (dans le sens profond du terme) qui s’abattit sur notre petit pays, il nous fallait, avant tout, chercher une explication à cette horrible affaire où des individus avaient usé, abusé et tué des enfants innocents. On dit même, et y songer est déjà en soi insoutenable, qu’à la fin de certains ébats filmés sur cassette, des petites filles impubères étaient mises à mort par leur violeur… et qu’on filmait leur agonie.
Ces cassettes se seraient négociées jusqu’à 1.500.000 francs pièce. On ne trouva d’ailleurs jamais qui avait pu les acheter… ils ne devaient pourtant pas être si nombreux à pouvoir claquer tant de sous pour acquérir pareille saloperie.
Alors, comme Nihoul connaissait le criminel, pour des affaires de réparation d’automobiles, qu’ils s’étaient vus deux ou trois fois sur les lieux incriminés et qu’il était beau parleur, on tenait “le” suspect idéal, le public-relation qui permit à Dutroux d’écouler son odieuse marchandise. On oubliait que la Police et la Gendarmerie vinrent aussi sur place trois ou quatre fois dans la maison de l’horreur et qu’alors qu’eux cherchaient les enfants, ils ne trouvèrent rien.
J’ai moi-même connu un problème de mécanique automobile qui m’a amené finalement à choisir une solution de réparation moins onéreuse et pour laquelle on m’a finalement guidé vers un petit garage, près de Charleroi, soit à Lodelinsart à quelques centaines de mètres de Jumet-Est, tristement célèbre pour les fouilles pratiquées par les autorités de ce pays.
J’ai pu y constater que de petits artisans, ayant pourtant pignon sur rue, effectuaient des soudures à un pot d’échappement dans un petit garage de Lodelinsart pour le tiers du prix normal. Ne parlons pas de Speedy ou de Midas qui, eux, ne consentent pas à effectuer pareils bricolages et vous proposent tout simplement de replacer le pot tout entier pour une somme… T.V.A. non comprise. J’ai alors pensé qu’il pouvait être vrai que Michel se soit trouvé en contact avec un garagiste des environs de Charleroi, parce qu’il travaillait à de meilleures conditions.

Evidemment, comment comprendre cela quand, avec un ou deux salaires mensuels fixes par ménage, on confie sa B.M. ou son Audi à un concessionnaire local ou à l’agence même, et qu’on y paie le prix plein.
La défense de Michel ne cessa de clamer son innocence, d’expliquer aux Chambres du Conseil et aux Chambres des Mises en Accusation qu’il n’existait aucun grief fondé, aucune preuve et aucun indice suffisant de culpabilité envers son client ; rien n’y fit. Il demeura quelque 6 mois en prison avec l’horrible réputation, bien que présumé innocent… d’être coupable de complicité du sieur Dutroux.
Pire, quand la JUSTICE se rendit compte qu’il allait être libéré, précisément par manque réel de preuves, le Parquet se réveilla soudainement, ressortit et fit fixer deux dossiers mystérieusement oubliés au fond des caves, depuis respectivement 6 et 5 ans (les préventions d’escroquerie et d’abus de confiance à la charité publique S.O.S.-Sahel et d’autres relatives à des transactions de poisson et de chèques en bois). Ainsi, vite condamné malgré les demandes de remise de la défense qui ne disposa que de deux fois six jours pour étudier un dossier plus que volumineux, alors qu’on avait mis six ans pour le ressortir, il ne quitterait pas la prison.
Dans une certaine presse qui paraissait rechercher vraiment les protections dont il aurait pu bénéficier, on parla de tout… sauf du fait qu’au moment des faits, Michel travaillait avec plusieurs membres du Cabinet du Ministre de la Justice de ce temps-là.
Pourquoi chercher plus loin et pourquoi taire aujourd’hui encore que Michel était bien connu du Ministre d’Etat P.R.L. Jean Gol et de son entourage immédiat… dans lequel figurait un certain Premier Substitut du Procureur du Roi qui allait, lui aussi, défrayer la chronique judiciaire, Claude Leroy, lequel resta jusqu’à ces jours-ci, en bon contact avec la mère des enfants de Michel. Seules ces relations assidues avec Messieurs Francis Burstin (qu’il appelait familièrement Bubu) et qui officiait alors en qualité de Chef de Cabinet Adjoint du Ministre de la Justice Jean Gol, Jean-Claude Godfroid, responsable… de l’Office des Etrangers et membre de l’équipe dudit Ministre et certains conseillers comme Monsieur Robert, proches du même homme d’Etat, expliquent comment Michel Nihoul pouvait intervenir efficacement pour tel ou tel dossier dépendant de la libre discrétion et du bon vouloir du Ministre.

Aujourd’hui, nombre de bonnes âmes tirent à boulets rouges… ou bleus à l’encontre de son successeur, Monsieur Melchior Wathelet, pour avoir signé la libération conditionnelle du fameux Dutroux.
Il s’agissait là manifestement d’une responsabilité prise, en conscience, par un Ministre, en bout de chaîne, après avoir recueilli un nombre d’avis autorisés et pour un cas qui, hors de la médiatisation qu’il revêt actuellement, restait noyé dans la masse.
Pour les cas que je vise ici, il s’agissait tout au contraire d’interventions personnalisées auprès de tout proches de Jean Gol, qui décidait de manière “régalienne” et sans appel, des faveurs qu’il acceptait d’accorder aux protégés de ses proches ; ce qui, vous en conviendrez, se plaçait sur un tout autre niveau. Nous étions en plein dans cet ancien système de zones d’influences auquel je faisais allusion plus avant.
Ceci permet de mieux comprendre enfin pourquoi les deux procédures d’instruction que je citais précisément (S.O.S.-Sahel et la Maison des Chefs, sur laquelle je reviendrai ci-après) avaient été soigneusement mises sous le boisseau dans l’attente de la prescription.
Il en fut d’ailleurs de même pour le fameux dossier Salik… qui mettait en cause, directement cette fois, le Ministre d’Etat précité, mais qui, malgré la sagacité et l’acharnement du magistrat instructeur, demeura caché dans le bureau du Procureur Général de l’époque, membre éminent de la Loge, jusqu’à ce qu’il atteigne la prescription, lui aussi.

Cela rappelle également la même tactique, utilisée au Parquet de Liège et qui permit à un ancien Député local… poursuivi pour des délits de droit commun, de voir l’action publique éteinte par le même écoulement du délai des poursuites, puis d’être rappelé par ses pairs comme sénateur coopté, avant de reprendre sa place dans l’hémicycle et de… devenir Ministre.
Comme me le disait V.d.B. : “Tu verras, il s’en sortira très bien et il reviendra, car à Liège tout est rouge et là, on ne se mange pas entre rouges”. (V.d.B.- juin 1990), la Magistrature et les représentants du peuple qui la nommaient, tout était rouge.

Mais de tout cela, qui est quand même une évidence, je n’en ai lu mot… même dans certains périodiques qui détenaient pourtant des documents couverts par le secret de l’instruction, détournés de leur véritable destination (telle la fameuse lettre partie de la prison d’Arlon et adressée par Monsieur M. Nihoul à un de ses avocats, le déchargeant de sa défense ! ou les lettres de… mon cabinet d’Avocat adressées à A. Bouty ou à un Ministre de mon parti pour appuyer la candidature d’une enseignante). Les documents n’ayant pu être dérobés dans mes dossiers… ladite presse à sensation n’avait pu les acquérir que dans un dossier présent au Greffe (ceci met gravement en péril, sous prétexte d’une information complète de la Presse, le crédit de nos institutions et me rappelle la phrase citée, il y a quelques pages, de V.d.B. à son Juge d’instruction, au sujet du secret de son dossier qui s’étalait dans les journaux du matin, avant même qu’il ne soit interrogé sur ces sujets).
J’ai même découvert dans un exemplaire d’octobre 1997, d’un de ces périodiques de type audiovisuel, des parties des interrogatoires de Michel Nihoul, provenant donc du dossier Dutroux et consorts, et toujours soumis au secret de l’instruction, citant plusieurs avocats, dont moi-même, pour lesquels il serait intervenu afin de hâter la libération de certains clients notamment, et ce pour des sommes astronomiques. Outre que l’usage de ce type d’information reste contraire à la législation qui garantit le secret immuable de l’instruction jusqu’au terme de celle-ci, je m’inscris en faux contre les assertions de l’intéressé qui sont aussi fallacieuses que déraisonnables. Il n’y eut jamais d’intervention financière de ce type, pas plus d’ailleurs que de partage d’honoraires. Juste un jeu d’influences dans lequel excellait le grand ordinateur de notre cabinet.

En d’autres temps, Michel Nihoul avait prononcé cette terrible phrase dont je ne compris que trop tard tout l’impact : “tout le monde est achetable, à condition d’y mettre le prix”. Michel Nihoul et non… Jean-Michel Nihoul, comme il se faisait appeler en jouant souvent sur la similitude de ses initiales avec celles de son fils Jean-Marc Nihoul, qu’il avait placé en nom, à la tête de quelques entreprises quand cela pouvait le servir, est un être très difficile à cerner.
Je possède de lui des preuves d’amitié sincère dans certains événements particuliers mais aussi de ruses malsaines et de pure méchanceté vis-à-vis de mon épouse et de mes enfants ou de moi-même (ce qui me valut de faire l’objet d’une information judiciaire, comme deux autres pénalistes d’ailleurs…, et qui s’effondra comme un château de cartes tant les accusations portées par Nihoul étaient aussi grossières que sans fondement).
Peut-être la vie de noceur qu’il menait et l’abus d’alcool qu’elle entraîne inévitablement en sont-ils un facteur déterminant pour comprendre cette contrariété quasi permanente qui était en lui et qui était digne d’une double personnalité comme celle du Docteur Jekill et celle de Mister Hyde.
Mon but n’étant pas plus que pour les autres personnages de cet ouvrage, de porter un jugement sur lui, je vais tâcher à nouveau de l’aborder, via quelques anecdotes que je soumets au lecteur, sans vouloir aller plus loin.
Tous ces exemples se déroulaient soit entre 1980 et 1981, lorsque l’intéressé tenait le secrétariat de mon cabinet d’Avocat et de son amie Annie Bouty, avec qui j’étais alors associé, de frais au 24 avenue de la Toison d’Or, au coin de la rue des Chevaliers, face à la vitrine des célèbres sacs Delvaux ; soit entre fin 1987 et novembre 1988, période pendant laquelle il se proposa pour diriger ma seconde campagne électorale comme Conseiller Communal de Bruxelles, avec son apport en double teinte dont je parlerai plus longuement ci-dessous.

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